Femmes autochtones disparues et assassinées : des multiples remèdes nécessaires d’Ottawa et des autres gouvernements

Par Veronica Strong-Boag, 5 février 2016

Les femmes autochtones ont été portées disparues et assassinées pendant plusieurs décennies. Leurs familles et communautés ont longuement pleuré. C’est la préoccupation générale qui est quant à elle beaucoup plus récente. L’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC; fondée en 1974), avec plusieurs autres organisations de femmes autochtones, ont joué un rôle décisif dans la sensibilisation de la population canadienne. De manière plus générale, le souci permanent des féministes historiques et contemporaines au sujet de la violence contre les femmes et les enfants a également eu son rôle à jouer. Dans le Canada moderne, les assassinats de Helen Betty Osborne à Le Pas au Manitoba en 1971, de 14 femmes à l’École Polytechnique de Montréal en 1989 et les 33 victimes de Robert Pickton en Colombie-Britannique sont devenus de plus en plus impossibles à ignorer.

L’ancien Premier ministre Stephen Harper (2006-2015) a toutefois préféré qualifier de telles tragédies de « crimes » plutôt que des indicateurs « sociologiques » de quelque chose de très mal dans la nation qu’il aspirait diriger. Ce tour de passe-passe a été utilisé pour justifier un programme sur la loi et l’ordre qui a alimenté la paranoïa et la condamnation des victimes alors que son gouvernement construisait des prisons et minait les déterminants sociaux de la justice et du bien-être. Cet obscurcissement de la part des Conservateurs a persisté même lorsque l’enquête provinciale de la Colombie-Britannique sur les meurtres en série a confirmé la vulnérabilité particulière des filles et des femmes autochtones en novembre 2012, que la GRC a estimé à 1 181 cas en 30 ans (mai 2014), que le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones a souligné les violations à leurs droits fondamentaux (mai 2014) et le bilan a continué à augmenter avec les attaques vicieuses et très médiatisées à l’endroit de deux adolescentes manitobaines, Tina Fontaine et Rinelle Harper, en 2014. En mai 2015, la Commission de vérité et de réconciliation a une fois de plus rappelé aux Canadiens de la « complexe interaction de facteurs » qui alimentent les crimes contre les femmes autochtones.

À l’automne 2015, des accusations selon lesquelles la Sûreté du Québec aurait abusé des femmes autochtones à Val-d’Or et par la suite ignoré leurs plaintes, parallèlement aux appels renouvelés pour répondre à la nature toxique de l’environnement de travail de la GRC pour les femmes, ont seulement réaffirmé les défaillances du système de justice pénale.

En dépit de l’hostilité répétée du gouvernement Harper envers une politique fondée sur des preuves, en ce qui concerne des enjeux aussi divers que l’environnement et le questionnaire long du recensement, les activistes autochtones et leurs alliés ont persisté dans leurs demandes pour la tenue d’une enquête nationale. Ils y voient de nombreux avantages : un plus grand nombre de preuves irréfutables des crimes de longue date et des échecs du gouvernement en la matière, une occasion pour les familles et les communautés d’exprimer leur frustration et leur douleur ainsi que la possibilité d’une réparation individuelle et collective. Des espoirs similaires avaient également encouragé des enquêtes antérieures plus limitées sur les femmes disparues et assassinées. Malheureusement, malgré toutes les preuves intéressantes que les études précédentes ont produites, peu de solutions pratiques en ont découlé. La Colombie-Britannique a été particulièrement lente à mettre en œuvre les recommandations de son enquête approfondie. Par exemple, jusqu’au mois de novembre 2015, les dangers de la « route des pleurs » dans le Nord de la province n’avaient pas été abordés avec la prestation de transports publics adéquats et le Commissariat provincial à la protection de la vie privée a accusé le gouvernement provincial de supprimer trois fois des courriels (probablement compromettants) sur le sujet. L’appel pour une enquête nationale par l’AFAC et d’autres représentants des communautés autochtones devrait toutefois être honoré comme étant une reconnaissance significative, quoique seulement partielle, d’un problème constant et généralisé et de l’absence d’action gouvernementale.

Le nouveau gouvernement libéral a annoncé que l’enquête va commencer au plus tard en juin 2016. Des consultations préalables à l’enquête détermineront sa portée et son mandat et les défenseurs de la justice pour les femmes autochtones exhortent le gouvernement fédéral à éviter les nombreuses erreurs de l’enquête Oppal en Colombie-Britannique, particulièrement en ce qui concerne l’incapacité de fournir un financement adéquat aux familles et aux groupes communautaires à l’audience qui a résulté en une enquête partielle du comportement de la police.

Une enquête nationale ne devrait cependant pas être seulement une initiative fédérale. Des preuves plus que suffisantes existent déjà pour commencer immédiatement un processus de réparations à travers un large éventail de politiques. La justice pour les femmes autochtones est étroitement liée à un besoin tardif de prêter attention aux déterminants sociaux du bien-être des communautés à l’intérieur et à l’extérieur des réserves. Une enquête nationale sur les spécificités des femmes autochtones disparues et assassinées au Canada devrait avoir lieu parallèlement à un programme plus vaste qui aborderait les besoins en infrastructures pour les communautés autochtones à propos desquels il n’y a pas besoin d’enquêter davantage : fournir des logements sécuritaires et de l’eau potable, fournir des voies de transport fiables aux communautés éloignées ainsi qu’offrir des services d’éducation, de santé et de protection de l’enfance de qualité sous une direction autochtone. Les femmes autochtones à l’extérieur des réserves bénéficieront de la même attention aux défaillances systémiques qu’on retrouve à travers le Canada (du transport en commun aux garderies) et d’une écoute attentive aux membres de plusieurs communautés désavantagées, y compris les personnes sans-abri, les personnes à faible revenu et handicapées, les réfugiés et ceux ayant des responsabilités de prestation des soins.

L’ultime mesure du Cabinet libéral plus diversifié qui a été dévoilé le 4 novembre dernier sera de savoir s’il prendra ou non des actions d’envergure contre les multiples échecs en tant que bon gouvernement qui a contribué au lourd bilan du Canada à propos des femmes autochtones disparues et assassinées. 

Photo: murray bush—flux photo