Sœurs par l'esprit

Soeurs par l'esprit

Les faits

En 2010, le projet de base de données de Soeurs par l’esprit a été retiré suite à des coupures du gouvernement fédéral qui, à la place, a annoncé de nouvelles initiatives telles qu’une base de données de personnes disparues gérées par la GRC. Des groups autochtones, des groupes de défenses des droits humains et autres commentateurs ont décrit le changement de politique comme contreproductif et trompeur, soulignant que la nouvelle base de données de personnes disparues ne se concentrera pas sur les femmes autochtones. 


Devant les preuves grandissantes que des centaines de femmes autochtones étaient portées disparues ou retrouvées assassinées, plusieurs organisations ont appelé à un plan d’action global pour enquêter sur la violence et ses causes sous-jacentes. En 2004, Amnesty International a publié un rapport intitulé « Assez de vies volées » sur la discrimination et la violence faite aux femmes autochtones. 

En 2005, le gouvernement canadien a annoncé un financement de 10 millions de dollars pour une banque de données nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées. Près de la moitié de ces fonds devait servir à financer un projet intitulé Sœurs par l’esprit et géré par l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC).

En 2006, le gouvernement conservateur a été élu.

En 2007, le Canada est devenu un des quatre pays au monde à voter contre la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones. Un an plus tard, des groupes autochtones, des groupes de la société civile et de défense des droits ont manifesté leurs inquiétudes à l’ONU et au Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes. Le Comité a exhorté le Canada à répondre de certaines critiques :

32. l’État partie à examiner les raisons de l’absence d’enquêtes sur ces affaires de disparition et de meurtre de femmes autochtones et à prendre les mesures nécessaires pour remédier aux carences du système. Il exhorte [le Canada] à effectuer d’urgence des enquêtes approfondies sur les affaires … [et] à effectuer une analyse de ces affaires pour déterminer s’il y a « racialisation » de ces disparitions et, si c’est le cas, à prendre des mesures en conséquence.

Durant les années qui ont suivies, Sœurs par l’esprit a développé une banque de données documentant les cas de 582 femmes autochtones disparues ou retrouvées assassinées au Canada. Les résultats de l’enquête ont été publiés en mars 2010, dans un rapport de l’AFAC intitulé « Ce que leurs histoires nous disent. »

Des fonds coupés pour Sœurs par l’esprit

En octobre 2010, la ministre de la Condition féminine Rona Ambrose a annoncé plusieurs changements dans la manière dont le gouvernement répondrait à la crise des femmes autochtones disparues et assassinées. Le financement pour la base de données Sœurs par l’esprit a été retiré et les fonds ont plutôt été redirigés vers des départements gouvernementaux.

Selon une activiste, l’AFAC aurait été obligée de répondre à des nouveaux critères pour continuer à obtenir du financement du fédéral, incluant la cessation de travail sur la base de données, la cessation d’utilisation des fonds gouvernementaux pour de la recherche et le changement de nom du projet pour « Du constat aux actes ». L’AFAC aurait reçu un montant considérablement inférieur de 500 000 dollars pour le programme « Du constat aux actes ».

Selon plusieurs rapports, Jeannette Corbiere-Lavell alors présidente de l’AFAC a écrit une lettre au gouvernement lui rappelant qu’il a lui-même reconnu le succès de l’initiative Sœurs par l’esprit. Toutefois, le gouvernement a décidé qu’il était temps d’adopter des mesures plus concrètes. Quatre millions de dollars serviront à financer la création d’une banque de données nationale gérée par la GRC, ainsi que l’élaboration d’un site internet pour les informateurs détenant des renseignements concernant des personnes disparues et une liste de pratiques pour aider les communautés et les intervenants responsables de l’application de la loi. 

Groupes autochtones consternés

L’annonce des coupures de financement gouvernemental pour Sœurs par l’esprit a provoqué un tollé chez plusieurs groupes autochtones et commentateurs critiques. Ils rétorquent que les changements dans la politique gouvernementale sont contreproductifs et trompeurs.

La banque de données nationale du gouvernement « n’est aucunement propre aux cas des femmes autochtones » souligne Maya Rolbin-Ghanie, membre du groupe de solidarité Missing Justice, travaillant pour éliminer la violence à l’encontre des femmes autochtones.

L’ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec Ellen Gabriel a dénoncé que le fait qu’il incomberait maintenant à la GRC d’enquêter sur la crise des femmes autochtones disparues et assassinées. « La GRC est coupable, c’est elle qui par apathie n’a rien fait pour améliorer la situation » a souligné Gabriel.

« L’annonce est une fourberie » selon Anita Neville, député du parti Libéral et alors porte-parole de l’Opposition officielle responsable de la Condition féminine. « Ambrose parle comme si les dix millions allaient pour les femmes autochtones, mais une bonne partie de ce montant va aller au système de justice, pas aux femmes autochtones. Sœurs par l’esprit a été forcé de fermer ses portes, d’arrêter de recueillir des informations, mais l’initiative continuait d’être vantée. C’est jeter de la poudre aux yeux et c’est irrespectueux. Ambrose devrait avoir honte de jouer ainsi avec la vie de femmes. »

Crise non résolue

En décembre 2010, le gouvernement conservateur répond aux critiques en signant la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones. Le 25 février 2011, le gouvernement a aussi annoncé un financement pour l’AFAC de 1,89 million de dollars étalé sur trois ans pour le plan « Du constat aux actes II », un nouveau projet gouvernemental visant à aider les communautés à comprendre et à prévenir la violence envers les femmes et les filles autochtones. Le projet devait inclure une formation pour les policiers, le personnel enseignant, les responsables de justice, les travailleurs et travailleuses en santé, les prestataires de services sociaux et des leaders de communautés à travers le Canada.

En décembre 2011, le Comité permanent de la condition féminine de la Chambre des communes a déposé un rapport reconnaissant les inquiétudes quant à la réponse des services de police aux signalements de disparitions de femmes autochtones, quant au sous-financement des services pour les femmes autochtones et soulignant le besoin de soutenir les familles des femmes autochtones disparues ou assassinées. Toutefois, Amnesty International a critiqué le rapport en soulignant qu’il contenait « très peu de recommandations et ne proposait aucune vision nouvelle pour répondre à la crise ».

Les femmes autochtones au Canada continuent de faire face à un risque accru de mort violente et de disparition. Une Commission d’enquête a été mise sur pied en Colombie-Britannique pour sonder les causes de cette violence et déterminer pourquoi autant de femmes autochtones d’un quartier de Vancouver étaient disparues ou retrouvées assassinées. Les travaux de la Commission ont été teintés par plusieurs controverses. Le 16 décembre 2011, le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes a annoncé qu’il mènerait enquête sur les cas de femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada. 

En 2012, une tendance vers le retrait du financement des groupes colligeant de l’information sur la situation autochtone s’est fait sentir suite à l’adoption du budget fédéral. Selon l’article « Death by a Thousand Cuts » (La mort par des centaines de coupures), la liste des organisations à qui le fédéral a coupé les vivres inclut maintenant l’Institut de la statistique des Premières Nations, l’Organisation nationale de la santé autochtone et le Centre national pour la gouvernance des Premières Nations. Les auteurs rapportent que l’Assemblée des Premières Nations, l’organisme Inuit Tapiriit Kanatami et l’Association des femmes autochtones du Canada ont vu leurs financements être considérablement réduits, mais les détails ne sont pas encore rendus publics.

 

Dates importantes:

  • 2005 : Le gouvernement fédéral accorde à Sœurs par l’esprit un financement de 5 millions de dollars étalé sur cinq ans pour développer une banque de données sur les femmes autochtones disparues et assassinées au Canada.
  • Septembre 2007 : Le gouvernement fédéral est un des quatre pays au monde ayant voté contre la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones.
  • Novembre 2008 : Le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes critique le défaut du Canda d’enquêter sur la violence faites aux femmes autochtones.
  • 29 octobre 2010 : Le ministère de la Justice annonce la seconde phase du projet, où 4 des 10 millions de dollars précédemment annoncés pour différentes initiatives allaient être redirigés vers d’autres ministères. Pour continuer à recevoir du financement, Sœurs par l’esprit ne peut plus travailler sur la banque de données et le projet doit changer de nom pour devenir « Du constat aux actes ».
  • Octobre à décembre 2010 : La décision d’allouer les fonds à des ministères fédéraux provoque un tollé général.
  • 12 novembre 2010 : Le Canada signe la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones.
  • 25 février 2011: L’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) reçoit un financement de 1,89 million de dollars sur trois ans pour le projet « Du constat aux actes II ».
  • 2012: Des coupures généralisées visant des groupes autochtones sont révélées, incluant des coupures prévues dans le budget de 2012. 

Emploi ou fonction

Sœurs par l’esprit était une initiative de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) qui a créé une base de données sur les femmes et filles autochtones disparues ou assassinées au Canada en réaction au niveau alarmant de violence affectant ce groupe. À travers Sœurs par l’esprit, l’AFAC a cumulé des preuves relatives à près de 600 cas de femmes autochtones disparues ou assassinées. L’initiative a aussi apporté un soutien aux familles, encouragé la participation des communautés et travaillé avec des prestataires de services. Elle a aussi joué un rôle essentiel dans l’organisation de la version montréalaise de la Marche et vigile Sœurs par l’esprit tenu de façon annuelle jusqu’aux coupures budgétaire de 2010.

Portée et conséquences

  • Transparence: La réduction considérable du financement de Sœurs par l’esprit fait partie d’une tendance plus large de retrait de financement pour des organisations qui réunissent des informations sur la population autochtone, incluant la santé et la sécurité des femmes autochtones. Le manque d’informations et la participation réduite des acteurs autochtones dans ces initiatives vouent à l’échec la possibilité pour les Canadiens de demander des comptes au gouvernement par rapport à ces enjeux.
  • Démocratie: Bien que le tollé général provoqué par le retrait du financement de Sœurs par l’esprit a fait reculer la tendance aux coupures pour les groupes travaillant sur des enjeux autochtones, l’état actuel du travail de collecte d’information et de connaissance nécessaire pour développer des politiques informées et réfléchies sur les enjeux autochtones demeure peu prometteur lorsque vu d’ensemble. 

 

Sources