Témoignage de Suzanne Trépanier

Suzanne Trépanier

Par Suzanne R. Trépanier, lors de l’événement Une Journée pour la démocratie à Montréal, le 6 avril 2011

C’est avec beaucoup d’émotion que je tiens à remercier les membres de la Coalition Voices-Voix et la coalition Pas de démocratie sans voix pour l’honneur posthume fait à Rémy ce soir.  Il est très difficile pour moi d’accepter qu’il ne soit pas ici lui-même pour accepter cet hommage mais je tiens à vous dire que je suis très honorée de votre invitation à accepter cette lettre à sa place.

Rémy était un homme honnête qui avait de grandes valeurs et beaucoup de principes. Pour lui, les droits humains et la démocratie allaient de pair et on ne pouvait les séparer.  Rémy était un grand défenseur des droits des femmes, des personnes âgées et des enfants.

Une de ses expressions favorites était :  «Tu ne peux parler des deux côtés de la bouche en même temps», donc quand tu crois en quelque chose, tu ne peux faire le contraire, tu dois être conséquent avec toi-même et c’est ce qu’il a fait jusqu’à la fin de sa vie personnelle et professionnelle.

De partout à travers le monde, ceux et celles qui connaissaient Rémy savent très bien que ce dernier n’a jamais été raciste et, encore moins, terroriste ou antisémite.  Rémy était un homme extrêmement cultivé et qui s’intéressait à toutes les nations et à toutes les religions.  C’était un visionnaire et un pacifique qui n’aimait pas les conflits et qui détestaient les injustices.  Au cours des années, il est devenu, m’a-t-on dit, un des médiateurs des plus respectés.  En tant qu’employeur, il s’intéressait à ceux et celles avec qui il travaillait et ne faisait aucune différence de statut.  Tous et toutes étaient des êtres humains qui méritaient son respect.  Le midi, très souvent, il apportait son repas et allait s’asseoir avec eux, ce qui favorisait des échanges plus personnels.  Il lui arrivait très souvent de partager des épisodes de notre vie avec eux, ce qui faisait en sorte que tout en ayant du respect pour leur patron, les employés apprenaient à le connaître et se sentaient par la suite en confiance avec lui.  On m’a souvent fait le commentaire qu’on considérait Rémy un peu comme un bon père de famille à qui on se sent à l’aise de demander conseil.  Il était à l’écoute et consultait son personnel avant de prendre une décision.  Il avait une excellente relation avec eux et, la preuve, c’est que suite à son décès, ayant vu les abus auxquels il avait été confronté, 46 sur 48 employés ont rédigé, signé et expédié une lettre d’appui, dont j’ai copie, demandant la démission des trois membres du Conseil d’administration qui ont créé la crise à Droits et Démocratie.

Jamais, je n’oublierai ce qui s’est passé et la façon dont on a traité mon mari.  Jamais.  C’est une brûlure au fer rouge sur mon cœur.  Rémy ne méritait pas un tel acharnement de la part d’une minorité des membres du Conseil d’administration de Droits et Démocratie.  Les titres lui importaient peu mais sa réputation était très importante pour lui.  Le respect des droits humains est ce qu’il a toujours défendu et c’est ce qu’il a fait avec courage jusqu’à la fin en défendant ses propres droits.

Le 13 juillet dernier, j’apprenais que le Bureau du Conseil Privé, sur recommandation du Premier ministre Harper, accordait de façon posthume et rétroactive une augmentation salariale ainsi que deux primes au rendement à Rémy, ce que lui avait refusé messieurs Gauthier, Braun et Tepper.  À ce moment-là, j’ai immédiatement pensé que l’on reconnaissait le travail et l’honnêteté de Rémy et je m’attendais à ce que, finalement, on allait mettre en œuvre les recommandations du rapport du Comité parlementaire sur les affaires étrangères.

À ma grande déception, en février dernier, j’apprenais que Lawrence Cannon renouvelait le mandat de messieurs Gauthier et Tepper pour un autre trois ans.

En colère, le 8 février, je lui faisais parvenir une lettre afin de lui faire part de mes sentiments.  Le 16 mars dernier, je recevais sa réponse dans laquelle il me remerciait d’abord de mes commentaires et terminait en m’offrant de nouveau ses sympathies pour le décès de Rémy.

Voilà ce que m’a répondu ce ministre qui n’a rien fait à part donner sa confiance à ceux qui ont créé la situation qu’on connaît et qui ont dépensé près d’un million de dollars en chasse aux sorcières. C’est inconcevable.  Et qu’on nous dise que cette crise n’est pas politique ! Difficile à croire.  J’en suis donc maintenant à me demander si l’argent que l’on m’a fait parvenir et que Rémy aurait dû recevoir ne m’a été expédié que pour acheter mon silence.

Les accusations dont Rémy a été victime sont inacceptables et qu’on ait utilisé son évaluation pour tenter de se négocier des pouvoirs, de le mater ou de le faire démissionner est considéré comme une forme de harcèlement à son égard.

Tout comme Rémy, je ne suis pas de celle que l’on achète.  Ce n’est pas de l’argent que je veux obtenir.  C’est Rémy qui aurait dû être récompensé pour avoir  accompli un travail irréprochable.  C’est à lui qu’on aurait dû faire parvenir cet argent et bien avant son décès, car on savait très bien qu’il n’avait absolument rien à se reprocher.  Tout ce que je veux, c’est ce à quoi j’ai droit et ce pourquoi Rémy s’est battu et m’a laissé en héritage : sa réputation.

Je veux que :

  • Publiquement, on reconnaisse le travail de Rémy et son intégrité comme les rapports des différentes enquêtes l’ont prouvé.
  • L’on retire tous les documents mensongers de son évaluation de ses dossiers au Bureau du Conseil Privé et au Ministère des Affaires extérieure.
  • L’on remplace tous les membres du Conseil d’administration ainsi que le nouveau Président de Droits et Démocratie car ce dernier ne semble pas comprendre que l’on ne peut tourner la page, oublier et aller de l’avant si justice n’a pas été rendue.

Lors de son témoignage devant le Comité parlementaire sur les affaires étrangères, tous les exemples de la programmation qu’il a donnés étaient des initiatives sous le leadership de Rémy.  Il semble que Droits et Démocratie continue à bâtir sur l’héritage que Rémy leur a laissé mais on ne veut pas reconnaître l’injustice qui lui a été faite et on n’a même pas eu la décence de lui rendre hommage dans le dernier rapport annuel et, cela, malgré la demande qui avait été exprimée par le personnel et le fait que c’est lui qui avait assumé la fonction de Président pendant plus de 9 mois avant son décès.  On ne lui accorde qu’un tout petit paragraphe après la liste des employés du Centre et dans lequel on m’offre, encore une fois, des sympathies.  Est-ce que vous croyez que je crois dans la sincérité d’un message de sympathie venant de la part des membres de ce Conseil d’administration et de son nouveau Président ?  Pas après ce qui s’est passé…  pas après que plus d’un tiers des employés aient été mis à la porte ou aient quitté d’eux-mêmes leur emploi ne pouvant continuer à travailler dans des conditions intolérables.

De plus, le fait que le nouveau Président de Droits et Démocratie ait révélé en Comité parlementaire qu’il a remis le dossier de Rémy à la GRC afin que celle-ci fasse enquête sur les fausses allégations à l’effet que Rémy aurait eu des liens avec Hezbolah lorsqu’il est allé en Egypte, en décembre 2008, pour y donner une conférence me révolte.  Ceci me prouve que cette personne n’a aucun respect pour celui dont les droits ont été brimés.  À son commentaire, je vais répondre que si le Bureau du Conseil Privé avait eu le moindre doute face aux liens de Rémy avec des terroristes, il y a longtemps qu’une enquête aurait été menée puisque le « mémorendum » de Jacques Gauthier faisait partie du dossier d’évaluation de Rémy au Conseil Privé.  Il ne faut pas être très intelligent pour comprendre cela.  C’est incroyable jusqu’où les gens peuvent aller pour tenter de détruire la réputation d’une personne !

Rémy disait souvent qu’à la fin de sa vie, soit quelques heures avant de mourir en faisant le résumé de son existence, il aimerait pouvoir se dire qu’il avait contribué à changer quelque chose dans le monde.  De là où il est, s’il peut voir ceux et celles qui sont ici ce soir et le témoignage de respect et d’admiration qu’on vient de lui offrir, je suis certaine qu’il doit enfin être heureux et fier de ce qu’il a accompli sur cette terre…  En tout cas, moi, je suis extrêmement fière de lui et je ne peux que l’admirer car il a accompli sa tâche dignement, jusqu’au bout, tout comme l’homme qu’il était.  Il s’est battu pour ses valeurs et ses principes !

J’aimerais remercier publiquement Sima Samar et Payam Akhavan ainsi que le personnel de Droits et Démocratie pour leur courage de s’être tenus debout et, surtout, de m’avoir soutenue et encouragée au cours de la dernière année.  J’ai énormément de respect pour tous les employés qui ont vécu cette crise et ont vu les abus dont ils ont, eux-mêmes et certains plus que d’autres, eu à faire face depuis le décès de Rémy.  J’espère également que justice sera rendue en ce qui a trait au licenciement des trois directeurs qui ne méritaient certainement pas de perdre leur emploi pour avoir été solidaires avec leur patron.   Pendant presqu’un an, la photo de Rémy a été accrochée à la plupart des portes de bureaux des employés.  À la demande du Syndicat des employés, la salle de réunion porte maintenant le nom de Rémy M. Beauregard et sa photo y est accrochée.  Le 8 janvier dernier, le Syndicat des employés a organisé une réception à laquelle plus d’une trentaine d’employés ont participé pour souligner le 1er anniversaire du décès de Rémy.  Lors de cette réception, on m’a présenté le nouveau projet qui portera le nom de « Rémy Beauregard pour les enfants de la Colombie », projet qui a été mis sur pied par l’Alliance de la fonction publique et le Syndicat des employés de Droits et Démocratie.  Sans leur appui, je ne sais honnêtement pas ce que je serais devenue étant seule à m’assurer que justice sera faite dans le dossier de Rémy et il n’est pas facile de se battre contre ce gouvernement qui ne semble pas respecter les droits humains et la démocratie et lève le nez sur le Parlement.

En terminant, j’aimerais sincèrement remercier la Coalition Voix/Voices et « Pas de démocratie sans voix » pour cette reconnaissance qui est un baume sur mon cœur brisé d’avoir perdu Rémy, mon meilleur ami, mon époux, la personne que j’aimais et qui m’aimait le plus au monde et avec qui j’ai tout partagé pendant plus de 30 ans.

Ma lutte continue et je compte sur votre appui tout comme vous pouvez compter sur le mien.

 

Photo: Voices-Voix

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